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dimanche, 27 février 2005
Le Dandy des gadoues
Fabienne se tient immobile devant Alexis. Deux mètres les séparent. Contraste saisissant entre la fille-garçon, droite et drue, et le garçon-fille tout en bourrelets, tenu par la seule vertu de son complet noir. Le chef d'orchestre lève les bras. Les violonistes penchent leur oreille gauche sur la queue de leur violon.
Cet instant de silence et d'immobilité prend dans ma mémoire des allures d'interminable suspens. C'est qu'en effet, la soirée s'est arrêtée là. L'incident qui a eu lieu alors a mis un point final à la réception où se mêlaient bourgeoisie roannaise et aristocratie forézienne, et a inauguré une fête d'un ordre différent, intime, secrète, dont les deux seuls authentiques participants étaient Fabienne et moi, entourés d'une foule fantomatique.
Il y eut un bruit flasque et mouillé, quelque chose a roulé sur les escarpins de Fabienne et s'est écrasé sur le parquet ciré. C'était à première vue un paquet de spaghettis plats et blanchâtres, mais vivants, animés d'un lent mouvement péristaltique. Je reconnais aussitôt dans cet écheveau de rubans annelés le taenia solium des éboueurs. Cette maladie qu'on imputait à mots couverts aux "mauvaises fréquentations" de Fabienne, ce n'était donc qu'un inoffensif ver solitaire ? Les instants qui s'écoulent sont d'une rare densité. Toutes les pintades ont les yeux fixés sur ces cinq à six mètres de cordon gluant qui se tord au ralenti, comme une pieuvre sur le sable. Ma vocation de ramsseur d'ordures ne me laissera pas plus longtemps hors du jeu. Ma voisine qui n'a rien vu continue à mastiquer ses petits gâteaux. Je lui arrache des mains assiette et petite cuiller, je fais deux pas en avant et je m'agenouille aux pieds de Fabienne. A l'aide de la petite cuiller, je rassemble le ténia dans l'assiette, opération délicate, car le bougre glisse comme une poignée d'anguilles. Sensation extraordinaire ! Je m'affaire tout seul au milieu d'une foule de mannequins de cire. Je me relève. Coup d'oeil circulaire. [Alexis], planté comme une chandelle déliquescente, me regarde d'un oeil ahuri. Je lui mets assiette et cuiller dans la main. Je jure que je n'ai pas dit "Mange !" Je ne jure pas que je ne l'ai pas pensé.
- Michel Tournier, Les Météores
Le narrateur est le personnage le plus fascinant de Michel Tournier, Alexandre.
17:58 Publié dans KLTR | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




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